Dans un article du journal Le Monde paru le 8 juin 2025, les journalistes Clément Guillou et Allan Kaval décrivent les étapes prévues par les identitaires pour blanchir le continent européen. Ces opérations de “remigration” se dérouleraient en trois étapes : d’abord l’expulsion des étrangers en situation irrégulière, puis les étrangers en situation régulière et enfin les citoyens européens “classés selon des critères raciaux, en fonction de leur capacité d’assimilation”. Pour ces derniers, des services de l’État évalueraient le niveau d’assimilation des individus en analysant leurs activités en ligne et leurs relations sociales, cette évaluation conditionnant ensuite leur éventuel déplacement. Pour les partisans de ce projet, ces déportations doivent être mises en œuvre par étapes afin de rendre la “remigration” acceptable aux yeux de la population et de modifier progressivement les règles en vigueur.
Le néo-nazi Damien Rieu présente le concept de “remigration” comme “rien d’autre que de leur donner la possibilité de vivre toute l’année là où ils partent en vacances chaque été”. Introduite par Eric Zemmour durant la campagne présidentielle de 2022, cette question pose le sujet de la légitimité à être présent sur la terre de France et à faire partie de la Nation. C’est la définition d’Ernest Renan (lequel, on l’oublie, hiérarchisait les races) qui a été adoptée comme étant la plus pertinente : des individus exprimant le désir de faire partie de la même communauté et qui se reconnaissent dans une Histoire commune. Problème, et pas des moindres : nombre de Français n’ont pas envie de “faire nation”. Il n’est pas rare que le vernis craque : lors des mobilisations agricoles sur l’A64, Pascal Praud observait ainsi sur CNews que “les gens en face sont blancs” et que, pour les policiers, il n’était “pas facile” de s’interposer face à des personnes avec lesquelles ils partageraient “les mêmes origines”.
Et si nous disposons bel et bien d’une histoire commune, on ne se situe pas tous du même côté de ce récit. L’Histoire de France, telle qu’elle est narrée, glorifie les rôles de Colbert, de Napoléon et de Jules Ferry dans la construction d’une France moderne, renvoyant au statut de détails, voire d’anecdotes, l’édition du Code Noir, le rétablissement de l’esclavage ou le lancement de la colonisation. On se retrouve donc avec des pans entiers de la population française laissés à la marge qui ne se reconnaissent pas dans un narratif qui fait d’eux des victimes.
La France a longtemps projeté sa puissance bien au-delà de ses frontières : par la colonisation, par la mobilisation des troupes coloniales dans ses guerres, puis par le recours à une main-d’œuvre venue de ses anciennes possessions. On ne peut s’empêcher de sourire en entendant “l’insécurité culturelle légitime” dans laquelle seraient enfermés les Européens. Ceux qui ont le plus contribué à mettre le monde en mouvement se découvrent désormais prisonniers des mouvements qu’ils ont eux-mêmes engendrés.
Ce n’est pas à nous, afro-descendants, riches de la pluralité de nos origines et de nos cultures, de donner sans cesse des gages de « bonne intégration ». La question n’est pas de savoir si nous sommes suffisamment intégrés pour être acceptés, mais de rappeler que nous sommes déjà chez nous et que notre appartenance à la nation n’est pas conditionnelle. Il n’est pas non plus de notre responsabilité de corriger sans cesse les amalgames ni de répondre à chaque mise en accusation. Après tout, lorsqu’une personne blanche commet un crime, nul ne conclut à la culpabilité ou à la défaillance morale de l’ensemble des Blancs.
Désormais, il ne s’agit plus de savoir si les circonstances par lesquelles nous sommes devenus français sont belles ou non d’un point de vue historique. Nous n’avons pas choisi d’être ce que nous sommes ; le hasard de la naissance l’a fait à notre place. Il s’agit d’affirmer notre place et d’écrire la suite de cette histoire, dans laquelle nous ne sommes plus des marginaux, des citoyens de seconde zone ou des demi-français, mais bien des Français à part entière. Nos parents et grands-parents n’ont pas fait tous ces sacrifices pour que nous baissions la tête. Affranchissons-nous également des arguments de celles et ceux qui, s’appuyant sur des données économiques, cherchent à modérer le discours des partisans de l’immigration zéro. Entendre un “allié” lancer “Qui va nettoyer vos toilettes ? » n’a rien de flatteur.
Pour ce faire, il convient de prendre toute sa part dans les prises de décision impliquant ce pays qui est le nôtre. Il convient aussi de ne plus se cantonner aux domaines artistiques ou sportifs (ce qui ne nous met pas non plus à l’abri du racisme). Loin des caricatures qui leur sont souvent associées, les héritiers de l’immigration témoignent depuis longtemps d’une forte aspiration à la réussite scolaire et sociale. Plusieurs études de l’Observatoire des inégalités montrent ainsi qu’à conditions de classe équivalentes, les enfants d’immigrés réussissent mieux à l’école que les enfants ayant leurs deux parents nés en France. Les filles dont les parents sont nés en Afrique subsaharienne ont ainsi presque quatre fois plus de chances d’obtenir le baccalauréat que les garçons dont les parents sont nés en France (cette proportion reste de l’ordre de 1,1 fois plus de chances pour les garçons).
Cela nécessite, enfin, de sortir d’une certaine pudeur chez les héritiers de l’immigration dans la manifestation du sentiment d’appartenance. La question n’est plus de savoir si nous sommes français mais ce que nous voulons faire de cette France qui est aussi la nôtre.
