La violence numérique à l’égard des femmes politiques en Afrique : entre dynamiques patriarcales et enjeux de pouvoir

Le numérique a profondément transformé nos habitudes de consommation et s’est véritablement installé dans notre quotidien, au point qu’il paraît presque illusoire de s’en passer aujourd’hui. Bien que l’espace numérique offre à toutes et tous un excellent moyen de libérer la parole et de faire connaître leurs prises de position, il reste de moins en moins sûr pour les femmes. Selon un rapport d’ONU Femmes, 73 % d’entre elles ont déclaré avoir déjà été victimes de violences en ligne. En 2021, une étude de The Economist Intelligence Unit a indiqué que ce chiffre est passé à 85 % à la suite de la crise de la COVID-19.

La violence en ligne, ou violence numérique, désigne l’ensemble des agressions commises au moyen de supports numériques (SMS, e-mails, vidéos, etc.) via divers canaux de communication (boîtes de réception, réseaux sociaux, plateformes en ligne, applications). Ces violences peuvent prendre la forme de harcèlement sexuel et sexiste, d’insultes ou d’intimidations, d’attaques à la vie privée ou de menaces. Les femmes politiques, du fait de leur occupation d’un espace déjà marqué par de très fortes inégalités de genre, sont particulièrement ciblées par ce type d’agressions. En 2016, une étude de l’Union Interparlementaire sur le sexisme et le harcèlement à l’égard des femmes parlementaires provenant des cinq régions du monde indiquait que les réseaux sociaux constituent le premier lieu où les femmes parlementaires subissent des violences psychologiques : 41,1 % d’entre elles ont déclaré avoir été victimes de remarques sexistes, de menaces ou d’actes de harcèlement.

En 2024, selon le Baromètre Afrique sur la participation politique des femmes d’International IDEA, 80 % de députées vivant dans 50 pays africains ont rapporté avoir vécu de la violence psychologique en ligne, et 67 % ont déjà été confrontées à un comportement ou à des remarques sexistes. En raison de ces chiffres, ils laissent penser que l’arène politique numérisée tend à devenir le prolongement du terrain d’application du système patriarcal. Cependant, malgré cette recrudescence de la violence numérique à leur égard, de plus en plus de femmes africaines s’engagent en politique et réussissent à s’y faire une place importante. Même si la progression reste lente, les femmes politiques représentent aujourd’hui près de 26 % dans les chambres basses et 21 % dans les chambres hautes au sein des parlements africains, d’après les données d’Afrique Renouveau (Nations Unies). Dans l’ensemble, leur représentation a augmenté dans 11 chambres, avec les évolutions les plus importantes enregistrées en Eswatini, au Bénin et en Sierra Leone.

Cette augmentation de la participation politique des femmes africaines, quoique timide, témoigne de leur très fort intérêt pour la chose publique. Toutefois, elle ne cesse de mettre à nu les insuffisances d’un système fortement patriarcal, fondé sur des rapports de domination et des dynamiques inégalitaires. La violence numérique que subissent les femmes politiques en Afrique apparaît ainsi comme un outil d’expression de ces résistances, tout en illustrant la volonté de préserver l’ordre établi.

Dans la suite de cet article, nous explorerons comment la violence numérique envers les femmes devient un élément révélateur du caractère patriarcal de la société africaine, au point de renforcer les inégalités de traitement dans la sphère politique. Nous analyserons aussi la manière dont la violence numérique est utilisée comme moyen d’oppression et de dissuasion, visant à limiter la participation politique des femmes et à contrôler leur ascension dans les sphères de pouvoir. Enfin, avant de proposer des pistes de solution pour une meilleure protection des femmes politiques en Afrique face à la violence numérique, nous mettrons en exergue l’insuffisance des mesures de lutte déjà existantes.

Quand la violence numérique renforce les inégalités de traitement entre les hommes et les femmes en politique

Malgré les avancées mondiales en matière de lutte pour les droits des femmes et leur émancipation, certaines sociétés, africaines notamment, restent encore très conservatrices sur ces points. Pour des raisons culturelles, religieuses ou sociales, l’idée qu’une femme puisse aspirer à des fonctions de pouvoir reste difficilement acceptée. “Si l’arrivée importante des femmes dans les parlements est bénéfique pour la démocratie représentative, cette évolution vient cependant perturber l’ordre établi, suscitant des résistances”. Dès lors, lorsque certaines d’entre elles “osent” investir l’espace politique, internet devient rapidement le terrain d’expression de ces résistances, très souvent marquées par du sexisme et de la violence.

L’exemple de Yasmina Ouegnin, femme politique ivoirienne, illustre bien ce phénomène. Lors des campagnes électorales de 2022, alors que Madame Ouegnin se présentait aux municipales dans la commune de Cocody, elle a été victime d’une vaste campagne de dénigrement et de propos très désobligeants sur les réseaux sociaux, sous certaines de ses publications qui n’abordaient pourtant que ses actions politiques. Des individus ont même été jusqu’à attaquer sa permanence et taguer les murs d’insultes. On retrouve également une situation similaire chez Asrar Ben Jouira, militante et activiste féministe tunisienne, qui est régulièrement ciblée par des attaques en ligne en raison de ses positions politiques.

Si la violence numérique subie par les femmes politiques provient le plus souvent de groupes d’individus ou de personnes lambda, les médias traditionnels et sociaux jouent également un rôle majeur dans sa propagation. Le milieu journalistique, historiquement dominé par les hommes, compte peu de femmes dans ses effectifs. Selon le Global Media Monitoring Project (GMMP), il n’y avait en 2020 que 35 % de femmes reporters et journalistes pour assurer la couverture médiatique politique et gouvernementale. Cette inégalité de représentation a un impact direct sur la manière dont les femmes politiques sont couvertes dans les médias numériques, ainsi que sur la façon dont leurs voix y sont entendues et diffusées. Certains médias, par exemple, accordent plus d’intérêt à la vie privée des femmes politiques (situation matrimoniale, maternité, style vestimentaire, etc.) qu’à leurs programmes et actions politiques, contrairement au traitement réservé à leurs homologues masculins.

Les algorithmes des réseaux sociaux, qui favorisent les contenus polémiques ou sensationnalistes, offrent une visibilité accrue à ces discours haineux et sexistes, exposant davantage les femmes politiques aux attaques en ligne. Ainsi, le numérique devient un vecteur de diffusion des normes patriarcales, perpétuant l’idée que les femmes doivent rester cantonnées à des rôles domestiques ou subalternes, loin des sphères de décision. Ce phénomène contribue à déséquilibrer les rapports de force et à renforcer les inégalités de traitement, déjà fortement présentes dans le milieu politique.

La violence numérique comme facteur d’exclusion des femmes politiques africaines

Aujourd’hui, l’espace numérique permet aux femmes politiques africaines de diffuser et promouvoir leur agenda à grande échelle, de partager leur idéologie, de créer et de maintenir un lien avec leur électorat, mais surtout, d’amplifier leurs voix. C’est l’une des raisons pour lesquelles la sociologue sénégalaise Fatou Sow Sarr indiquait dans un entretien au journal Le Monde : “on n’a pas donné la parole aux africaines, elles l’ont prise grâce aux réseaux sociaux”. Malheureusement, dans cet espace numérique censé être un levier pour l’expansion de la participation politique des femmes, ces dernières font face à de violentes agressions verbales, allant du commentaire misogyne aux insultes sexistes les plus crues.

En Éthiopie notamment, les femmes qui participent à la vie publique sont principalement exposées à de la violence en ligne et hors ligne motivée par le genre, comme le relève la Commission éthiopienne des droits de l’homme (EHRC). En Tunisie, Hayet Ahlemi, ex-vice-présidente de conseil municipal à Kasserine, témoigne sur RFI des attaques subies sur les réseaux sociaux : “C’est allé très loin après que j’ai porté plainte dans cette affaire qui mettait en cause la gestion des biens publics au sein de la municipalité. Un conseiller municipal m’a giflée devant tout le monde, et ensuite, le harcèlement a commencé sur le Net. On a attaqué mon apparence physique, on m’a traitée de non-croyante et de mauvaise musulmane”.

Ces actes de violence à l’encontre des femmes politiques, quelle que soit leur forme, ont de lourdes répercussions. Ces attaques répétées sapent leur estime de soi, affectent leur santé mentale et finissent par altérer leur sentiment de légitimité, les poussant parfois à refuser des postes à responsabilités ou à se retirer complètement de l’arène politique. Un rapport de l’Union interparlementaire indique d’ailleurs que plusieurs dirigeantes très en vue ont quitté l’arène politique, citant l’épuisement professionnel et le harcèlement en ligne croissant comme les principales raisons de leur départ.

Pour de nombreuses parlementaires africaines, ces attaques ciblant leur vie privée ou familiale n’ont pour but que de les intimider, de décrédibiliser leur discours, de les faire taire et donc de les dissuader de s’engager. Pourtant, exclure les femmes du discours politique ne ferait qu’accentuer le déficit de représentation dans ce milieu, rendant le débat public moins démocratique et encore plus inégalitaire. Adopter des mesures de lutte rigoureuses face à la violence numérique devient ainsi primordial.

L'insuffisance des mesures de lutte face à la violence numérique à l’égard des femmes politiques en Afrique

La violence numérique, qu’elle soit orientée envers les femmes ou envers les hommes, constitue aujourd’hui un véritable défi pour la stabilité et la paix d’un État. Bien que l’Afrique soit la région du monde la moins numérisée — avec un taux d’utilisation d’internet de 37 % face à une moyenne mondiale de 67 % d’après l’Union internationale des télécommunications (ITU) —, elle se retrouve très vulnérable face aux dérives du Web. Dans ce contexte, les femmes ont malheureusement 27 fois plus de risques d’être victimes de violence en ligne que les hommes, selon ONU Femmes.

L’Union Africaine s’est particulièrement penchée sur la protection des femmes dans l’espace virtuel en adoptant la résolution CADHP/RES. 522 (LXXII) 2022. Cette dernière formule 9 recommandations principales pour une meilleure protection des citoyennes en ligne, y compris les femmes politiques :

  1. Législation : Réviser ou adopter une législation visant à lutter contre toutes les formes de violence numérique et à élargir la définition de la violence basée sur le genre.

  2. Recherche : Entreprendre des recherches et ajuster les statistiques criminelles sur la violence numérique pour identifier les besoins législatifs et structurels.

  3. Sensibilisation : Mettre en œuvre des programmes ciblant les garçons et les hommes afin de s’attaquer aux causes profondes, de modifier les attitudes sociales et de déconstruire les stéréotypes de genre.

  4. Éducation : Faciliter l’accès des femmes aux technologies numériques pour réduire le fossé numérique entre les sexes.

  5. Formation professionnelle : Dispenser une formation obligatoire et continue aux forces de l’ordre, aux professionnels des services sociaux et de santé, ainsi qu’aux acteurs de la justice pénale et du pouvoir judiciaire.

  6. Coopération : Garantir une collaboration effective entre les autorités et les prestataires de services pour l’identification des auteurs et la collecte de preuves, dans le respect de la protection des données.

  7. Prise en charge : Mettre en œuvre des politiques favorables aux victimes et sensibles au genre lors du traitement des plaintes.

  8. Journalistes : Prendre des mesures spécifiques pour protéger les femmes journalistes contre la cyberviolence, notamment par l’éducation aux médias.

  9. Surveillance : Abroger les lois vagues ou trop larges sur la surveillance, qui accentuent la vulnérabilité des professionnelles des médias.

Bien que ces mesures soient prometteuses, elles restent trop générales et peu contraignantes par rapport à la gravité des actes commis. Cette résolution n’est pas juridiquement exécutoire : elle formule des recommandations sans fixer de délai d’application, de mécanisme de suivi, ni de sanction pour les États défaillants. Elle n’aborde pas non plus la responsabilité des plateformes numériques en matière de modération des contenus, ni le rôle des partis politiques ou des médias.

Une révision et un renforcement de ces dispositifs sont donc primordiaux. À ce titre, les efforts déployés par certains pays comme la Tunisie avec sa Loi organique n° 2017-58 relative à l’élimination de la violence à l’égard des femmes pourraient servir d’exemple. Même si cette loi ne mentionne pas directement la cyberviolence, elle punit, à travers son article 3, la violence morale et la violence politique dirigées envers les femmes.

Pour une gendérisation des mesures de lutte face à la violence numérique subies par les femmes politiques africaines

La violence numérique envers les femmes politiques en Afrique résultant en partie de dynamiques sociales profondément ancrées, les actions de lutte nécessitent l’implication de divers acteurs, dotés de responsabilités distinctes :

  • Au niveau du gouvernement : Il convient de solidifier le cadre juridique et de le rendre plus coercitif en adoptant des lois strictes contre les violences faites aux femmes en ligne, en y intégrant des spécificités propres aux impératifs de la vie politique.

  • Les forces de l’ordre : Elles doivent bénéficier de formations spécialisées et être dotées d’outils technologiques adéquats pour identifier, traiter et prévenir les violences numériques, en collaboration étroite avec les organisations de défense des droits des femmes.

  • Les partis politiques : Ils ont le devoir de déployer des mécanismes internes (procédures claires de signalement, assistance juridique et psychologique) pour protéger leurs membres féminines et doivent adopter une position publique ferme pour dénoncer ces violences, particulièrement en période électorale.

  • Les médias : En tant que relais d’information essentiels, ils ont la responsabilité de proposer une couverture médiatique équilibrée et non sexiste, axée sur les compétences, les idées et les programmes plutôt que sur des stéréotypes ou des éléments d’ordre privé.

  • La société civile : Il est nécessaire d’intensifier les campagnes d’information et de sensibilisation (notamment en langues locales) afin de réduire l’incivisme en ligne, de déconstruire les biais de genre et de bâtir une culture de solidarité.

La violence numérique envers les femmes politiques en Afrique apparaît aujourd’hui comme le prolongement direct des rapports de domination qu’elles subissent déjà dans la sphère physique. Bien qu’ayant été initialement perçu comme un catalyseur d’émancipation et d’empouvoirement, l’espace numérique s’est rapidement transformé en un environnement hostile, accentuant les barrières patriarcales qui limitent leur participation.

Malgré cela, les femmes politiques africaines continuent d’investir l’espace public et redoublent d’efforts pour défier ce système. Parce qu’une société égalitaire est plus sûre pour toutes et tous, il est primordial de s’attaquer à ces violences numériques qui étouffent les voix des femmes. Tous les acteurs de la lutte doivent s’engager de concert afin de garantir aux femmes en politique une protection digne de ce nom, condition sine qua non pour rendre le débat public pleinement démocratique, égalitaire et inclusif.