Du révisionnisme colonial au racisme ordinaire

Non”.

La réponse laconique d’Édouard Philippe à Jean-Michel Aphatie (“La colonisation est-elle un crime ?”) ne surprend guère. Elle ne vient pas d’un extrémiste en quête de buzz, mais d’un homme d’État. Et ce n’est pas vraiment un pari risqué : en 2005, 64 % des Français soutenaient déjà qu’on enseigne les “aspects positifs de la présence française” dans les ex-colonies.

En France, un nationalisme qui ne dit pas son nom se drape dans l’universalisme républicain, se prétendant héritier des Lumières et porteur d’un exceptionnalisme supérieur. Dans ce récit, dénoncer la colonisation et ses prolongements contemporains (racisme et discriminations) devient illégitime. Ceux qui le font sont alors disqualifiés, accusés d’être des “ennemis de l’intérieur”, de “séparatisme” et de “mettre des cibles dans le dos”.

La France, une puissance impérialiste pas comme les autres

Contrairement aux initiatives britanniques, néerlandaises, belges ou allemandes, la colonisation française serait intrinsèquement plus humaine que les autres. La France a fait au monde le plus beau cadeau qu’il soit, celui de sa révolution de 1789 et des acquis qui en ont découlé : les droits de l’homme. Elle est le seul pays au monde à s’ouvrir aux autres peuples, grâce aux vertus de l’universalisme. Le but de la colonisation est donc “d’étendre, à l’humanité entière un rêve de justice, de solidarité et de bonté fraternelle”, de faire profiter à tous “la générosité de la France” (Albert Sarraut, ancien Président du Conseil).

Après tout, la France a certes imposé l’instauration de travaux forcés pour les indigènes, mais elle a aboli l’esclavage. Certes, la conquête de ces territoires s’est accompagnée de massacres, de viols, de déportations et de torture, mais c’était pour construire des routes, des hôpitaux et des chemins de fer.“Certes, les faits dénoncés sont avérés, mais ils n’ont rien de systémique car il s’agit de fautes individuelles favorisées par un contexte particulièrement difficile” (André Siegfried, historien havrais et ancien directeur de… Sciences Po).

Aux oubliettes, donc, les 100 000 morts de la répression (“pacification”) de 1947 à Madagascar. Aux oubliettes aussi, les milliers de victimes par enfumage en Algérie, réduite en point de détail de l’Histoire. Cette tactique visait à asphyxier des personnes réfugiées dans une grotte en allumant devant l’entrée des feux qui consomment l’oxygène. Oui, mais non ! Pédagogue, l’historienne Virginie Girod nous explique que “ces enfumades de grottes par les troupes françaises étaient réalisées non pour tuer ceux s’y étant réfugiés mais pour les contraindre à en sortir et, ainsi, éviter tout combat pouvant être meurtrier tant pour les troupes françaises que pour leurs opposants”. Finalement, le maréchal Bugeaud ? Un humaniste qui s’ignorait.

C’est dans ce courant de pensée révisionniste que s’inscrit la réponse d’Edouard Philippe, qui vient pourtant de publier un livre intitulé “Le prix de nos mensonges”. Comme c’est savoureux.

De ce déni de la réalité découle le racisme ordinaire d’aujourd’hui

Euphémiser la colonisation d’hier, c’est euphémiser les souffrances d’aujourd’hui des populations noires en France et, plus largement, celles des populations extra-européennes. On assiste à un spectaculaire retournement de stigmate : au cri de “les antiracistes sont les vrais racistes”, on nous intime de revoir nos analyses. Rappeler qui sont concrètement les victimes des contrôles au faciès ou des discriminations à l’embauche et à l’emploi reviendrait, nous dit-on, à assigner chacun à son origine ethnique ou religieuse. La solution à ces inégalités ? L’universalisme, bien sûr. Et tant pis si celles et ceux qui les subissent continuent d’en faire l’expérience quotidienne, sommés de se taire au nom d’un principe censé les protéger, mais qui sert surtout à effacer leurs réalités.

Danièle Obono représentée en esclave dans Valeurs actuelles ? Aucun rapport avec sa couleur de peau, voyons : ce sont ses idées “indigénistes” qui seraient visées ! Rokhaya Diallo affublée de lèvres épaissies et d’une ceinture de bananes dans un dessin de Charlie Hebdo ? Là encore, il ne s’agirait que d’une critique de ses positions, mise en miroir avec l’engagement “universaliste” d’une Joséphine Baker érigée, bien malgré elle, en contre-modèle. La ceinture de bananes de Rokhaya Diallo est ainsi parfaitement justifiée en tant que satire de sa vision prétendument racialiste et communautariste de la laïcité.

On aime opposer les premières générations d’immigrés aux secondes, les bons et les mauvais. Les premières ne faisaient pas de vagues et savaient se « comporter » (traduction : elles encaissaient les discriminations en silence). Les secondes, elles, régresseraient « vers leurs origines ethniques” (traduction : elles refusent de subir les mêmes violences sans broncher).

Le mécanisme est le même ici. Quoi de plus efficace, pour critiquer une femme noire, que de la comparer à une autre femme noire ? La bonne noire, c’est celle qui compose avec le racisme, qui le sublime, qui en fait une force, à condition de sourire. Si elle joue le jeu, elle pourra peut-être espérer une reconnaissance posthume, soigneusement encadrée et inoffensive (ici, le Panthéon).

La mauvaise noire, en revanche, c’est celle qui est en colère. Celle qui dérange, qui insiste, qui politise. Elle fait trop de bruit, elle met mal à l’aise, elle refuse la gratitude obligatoire. Sa subversivité agace, précisément parce qu’elle ne cherche ni à rassurer ni à se rendre acceptable.

Refuser de nommer les crimes coloniaux, c’est continuer de produire les mêmes hiérarchies, les mêmes silences et les mêmes violences tout en s’étonnant que celles et ceux assignés à l’invisibilité refusent désormais de se taire.