De Ouagadougou à Nairobi, Emmanuel Macron cherche à reprendre la main sur une politique africaine fragilisée. Écartée d’Afrique de l’Ouest et soucieuse de rompre avec le narratif de la Françafrique, la France se tourne désormais vers l’Afrique anglophone et lusophone, au prix d’un repositionnement diplomatique incertain. Reste à savoir si ce changement de cap suffira à effacer l’héritage colonial et à restaurer l’influence française sur un continent en pleine recomposition géopolitique.
Le président français Emmanuel Macron et son homologue kenyan William Ruto au palais présidentiel de l’Élysée à Paris, le 24 janvier 2023. © Emmanuel Dunand/AFP
“Il n’y a plus de politique africaine de la France”. Prononcés face à une assemblée d’étudiants à Ouagadougou en 2017, ces mots du président Macron traduisent une volonté affichée de rompre avec les pratiques passées de la diplomatie française en Afrique. Soucieux de s’éloigner du spectre de la Françafrique et des accusations récurrentes de néocolonialisme, le chef de l’État cherche à redéfinir l’action française sur le continent.
Les nombreuses déclarations du président témoignent de sa volonté de “faire autrement”. Face à une foule d’étudiants de l’université de Ouagadougou, Emmanuel Macron affirme le 28 novembre 2017 appartenir à « une génération où l’on ne vient pas dire à l’Afrique ce qu’elle doit faire ». Pourtant, le constat est sans appel: en moins de trois ans, les troupes françaises sont expulsées du Mali, du Burkina Faso, du Niger et du Tchad. Dès 2022, le Mali rompt ses relations diplomatiques avec la France après des années de frustration et une forte mobilisation populaire contre l’opération Barkhane. Quelques mois plus tard, le Burkina Faso déclare que “l’ère de la dépendance” est révolue alors que les manifestations contre la présence française se multiplient. Au Niger, pays longtemps considéré comme un partenaire privilégié, l’expulsion des forces françaises en 2023 à la suite d’un coup d’État militaire met fin aux accords de coopération unissant les deux pays. Face à ces déconvenues successives, et dans un contexte de compétition accrue avec la Chine et la Russie, la France se retrouve dans une impasse diplomatique. Cet échec retentissant en Afrique de l’Ouest, autrefois au cœur de la Françafrique, contraint Emmanuel Macron à repenser sa stratégie et à se tourner vers l’Afrique de l’Est.
Quitter le pré carré : la France à la recherche de nouveaux partenaires
Confronté à cet échec notoire, le président français opère un recentrage stratégique vers l’Afrique non francophone. Le 8 janvier dernier, le chef de l’Etat qui recevait comme chaque année les ambassadeurs français à l’Elysée, défend un « partenariat rééquilibré », « d’égal à égal » construit autour des projets fondés sur l’entrepreneuriat, la culture et les industries créatives.
S’appuyant sur l’existence de la plus importante diaspora africaine en Europe, Emmanuel Macron cherche à s’adresser directement à la jeunesse africaine afin de transformer l’image d’une France encore largement associée à son héritage colonial. Cette volonté de rupture se matérialise dès 2017 avec la création du Conseil présidentiel pour l’Afrique, chargé d’apporter des recommandations indépendantes sur les relations franco-africaines. Elle se poursuit en 2021 lors du sommet France-Afrique, au cours duquel le président décide, pour la première fois depuis sa création en 1973, de ne convier aucun dirigeant africain, privilégiant la présence d’entrepreneurs, d’artistes, de chercheurs et d’athlètes venus de l’ensemble du continent. A travers une stratégie tournée vers le soft power Macron espère contrer le narratif accusant la France de néocolonialisme en multipliant les partenariats économiques.
La récente tournée présidentielle à l’île Maurice, en Afrique du Sud, au Gabon et en Angola illustre, en creux, le durcissement des relations entre la France et les pays d’Afrique de l’Ouest. En élargissant son approche au-delà du pré carré francophone pour inclure l’Afrique anglophone et lusophone, la tenue annoncée du sommet France-Afrique à Nairobi en 2026 symbolise ce pivot stratégique. Dans le même temps, alors que la France multiplie les investissements au Nigéria et accueille des banques nigérianes sur son sol, Macron exhorte les ambassadeurs présents lors de la conférence présidentielle du 8 janvier 2026 à amener en Afrique les entreprises françaises “qui ont faim”.
Total Energies, talon d’Achille de la stratégie africaine française
L’appel du président à un engagement accru des entreprises françaises dans le respect de l’environnement et des populations locales se heurte néanmoins à la réalité du très controversé mégaprojet pétrolier mené par Total Energies. Ce dernier jetant un voile d’ombre sur les ambitions affichées de la diplomatie française.
Poursuivi devant la Cour de justice de l’Afrique de l’Est par quatre ONG, le projet EACOP (East African Crude Oil Pipeline) cristallise de profondes divergences concernant les études d’impact environnemental et les mécanismes de compensation. Long de 1 400 kilomètres, cet oléoduc chauffé doit acheminer le pétrole brut extrait en Ouganda jusqu’à la Tanzanie, avant son exportation. Dickens Kamugisha, directeur de l’Afiego (Africa Institute for Energy Governance), alerte : « Des personnes ont perdu tout ou partie de leur terre sans recevoir une juste compensation, des familles n’ont plus les moyens de se nourrir, des enfants ne vont plus à l’école, tandis que des milieux naturels sont détruits […] ».
Dès lors, le président, critiqué pour « arrogance » et « paternalisme » dans un rapport du Sénat daté du 29 janvier 2025, réaffirme un an plus tard à l’occasion de sa tournée en Afrique sa volonté de bâtir des partenariats « gagnant‑gagnant ». Pourtant, le projet EACOP met en lumière un décalage profond entre les objectifs proclamés d’une coopération respectueuse et la persistance d’un modèle extractif hérité de relations largement asymétriques.
